ARTELOGIE IX
(JUIN 2016)
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Du paysage au territoire : Des imaginaires sociaux à la lutte des Mapuche dans le sud Chili (XIX-XXIe siècle).

Fabien Le Bonniec

Anthropologue – Ethno-historien. Núcleo de Investigación en Estudios Interétnicos e Interculturales (NEII), U. Católica de Temuco (Chili). Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS). fabien@uct.cl

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Paysage – Mapuche – Chili – Selva virgen

Les représentations paysagères du XIXe siècle dont recèlent les récits de voyages en pays mapuche ont la particularité de toutes se référer à la présence de forêts vierges et impénétrables habitées par des farouches Indiens, suscitant divers sentiments contradictoires allant de l’exaltation à la crainte. Si toutes représentations paysagères renvoient à des processus de construction sociale, culturelle et historique, reste à savoir les différents univers et héritages socioculturels dont elles sont porteuses et les effets produits par les « géographies imaginaires » qu’elles contribuent à générer. Les politiques de colonisation, de « pacification » et de réduction du territoire mapuche et de leurs populations sont étroitement liés aux imaginaires alimentés par ces représentations paysagères et qui étaient partagés au sein de la classe dirigeante. Appréhender les origines et les déterminants socioculturels de ces représentations ancrées dans l’histoire peut ainsi contribuer à comprendre des situations plus contemporaines telle que la drastique transformation du paysage de l’Araucanie au cours du XXe siècle et les conflits entre entreprises forestières et communautés mapuche que cela a provoqué.


Pour citer l'article:

Fabien Le Bonniec - « Du paysage au territoire : Des imaginaires sociaux à la lutte des Mapuche dans le sud Chili (XIX-XXIe siècle). », in Dossier Thématique - Image de la nation : art et nature au Chili .
(c) Artelogie, n° 3, Septembre 2012.

URL: http://cral.in2p3.fr/artelogie/spip.php?article137

Cet article fait parti des résultats du projet de recherche ’construire du paysage, construire de l’identité’ développé depuis la Haute école d’art et de design de Genève et financé par la HES Suisse occidentale, son auteur a également bénéficié du soutien de la Direction générale de recherche et postgrado de l’Université Catholique de Temuco, du projet Mecesup UCT 0804 et du projet « Expresión y presencia del otro en la frontera araucana : inscripciones mapuches e hispanas en lugares y en relatos de parlamentos de tres áreas de la Araucanía colonial , 1605-1803 », FONDECYT Regular N°1120857.

***

Un événement aussi important pour notre vie politique et sociale et aussi chargé de signification pour le futur de la République, a été mené avec félicité et sans sacrifice coûteux et douloureux. L’Araucanie entière se trouve soumise plus qu’au pouvoir matériel, au pouvoir moral et civilisateur de la République : en ce moment, des villes sont édifiées, destinées à être d’importants centres mercantiles et industriels, au milieu des forêts vierges et des campagnes inexplorées, qui étaient jusqu’à hier le sanctuaire impénétrable de l’orgueil et de l’indépendance araucane.

Mensaje del Ejecutivo al Congreso Nacional, 1883, cité par Correa, Molina et Yañez (2005 : p.24.)

Les conflits fonciers qui sévissent régulièrement, et cela depuis une quinzaine d’années, dans le sud du Chili, et qui opposent principalement communautés autochtones, entreprises forestières, grands propriétaires d’origine européenne et agents de l’Etat ont contribué pour une bonne part à la notoriété internationale du peuple Mapuche. Les causes de ces conflits se veulent avant tout historiques, puisque les aspirations qui sont généralement avancées par les leaders et membres des communautés sont les terres qui ont été usurpées à leurs aïeux et qu’ils prétendent récupérer des mains des latifundistes et des multinationales du bois. Cependant, qui veut comprendre les luttes qui se jouent aujourd’hui dans le sud du Chili doit considérer que celles-ci relèvent également d’autres dimensions et matrices. La question du paysage et de ses transformations s’avèrent être l’une de ces dimensions nécessaires à prendre en compte lorsqu’il s’agit d’expliquer « le conflit mapuche », non seulement parce que « l’invasion » du territoire mapuche a pour conséquence la destruction et la reconfiguration de ses paysages, mais parce que les représentations paysagères ont de tout temps été au centre des luttes symboliques (BOURDIEU, 1980) pour nommer, classer et donc prendre contrôle du territoire mapuche. Plus étonnant encore est de comprendre comment ces politiques des paysages qui eurent un impact local sur le destin commun des Mapuche s’inscrivaient dans des conjonctures continentales et internationales, tandis qu’elles puisaient dans des imaginaires en grande partie façonnés en Europe et qui circulaient à travers voyageurs et migrants en quête d’opportunités et de vastes espaces vides et fertiles. Appréhender de tels phénomènes socioculturels requiert alors s’intéresser aux acteurs et leurs œuvres qui contribuent à former les imaginaires paysagers et bien au delà les nations et les identités qui leurs sont associées.

Pendant longtemps, les paysages de l’Araucanie [1] n’étaient pas ou que très peu représentés picturalement, ce qui ne leur empêchait pas de remporter un franc succès grâce aux récits et chroniques de voyage. Ceux-ci abondaient de descriptions de lieux jusqu’alors inexplorés, de sombres sentiers couverts par une dense végétation et leur multiple parfums, offrant souvent un inventaire des espèces faunes et fleurs qui y trônaient, ils n’étaient pas exempts de lieux communs et clichés sur les habitants censées vivre dans les paysages décrits. Ces récits et les imaginaires qui leur étaient associés ont cependant impliqué différentes conséquences sur la réalité, ils n’étaient pas sans comporter des enjeux existentiels dont on voit encore aujourd’hui les effets incarnés par les tensions et affrontements parfois mortels occasionnés par la lutte des Mapuche pour leurs territoires et leurs paysages.

Nous proposons ainsi de situer les différents enjeux existant autour des représentations paysagères décrivant le pays mapuche. L’absence de représentation graphique de ces paysages durant plusieurs siècles nous fera explorer la fabrique des figures paysagères à travers quelques exemples pour ainsi en tirer les enjeux socioculturels et leurs effets tant sur les imaginaires que sur les politiques de colonisation, de « pacification » et de « réduction » du « territoire indépendant araucan » [2] et de leurs habitants. Enfin, nous verrons comment ces imaginaires et ces politiques se sont reproduits et transformés jusqu’à aujourd’hui. Ces différents phénomènes littéraires, sociologiques et politiques peuvent certainement apporter quelques éléments de compréhension quant à la présence prédominante des exploitations forestières dans le sud du Chili, leur impact visuel et écologique et les conflits qu’elles ont généré avec les communautés mapuche ces dernières décennies.

Les figures paysagères du territoire indépendant araucan : La selva virgen.

La construction de l’Etat national chilien au XIXe siècle a signifié la fixation des frontières au nord, avec la guerre du Pacifique (1879-1883), et au sud avec la guerre de « Pacification de l’Araucanie » (1861-1883). L’établissement de l’Etat chilien en Araucanie s’est matérialisé par la construction d’infrastructures de communication, la fondation de communes, la mise en place d’administrations publiques et surtout d’institutions répressives telles que les gendarmes de la frontière (1902), les tribunaux de justice et les prisons [3]. Ces différentes institutions devaient permettre l’installation de colons nationaux et européens venant peupler et travailler les « riches » et « vierges » terres du sud. Les figures paysagères ont ainsi joué un rôle fondamental dans les dispositifs de prise de contrôle, de colonisation et d’exploitation du territoire mapuche.

Lorsqu’il s’agit de décrire les paysages de l’Araucanie, l’idée de la « forêt vierge » (la selva virgen) est récurrente dans la littérature de l’époque antérieure à la mise en réserve des Mapuche (1884). Ces représentations paysagères s’inscrivent dans la lignée des récits des premiers chroniqueurs espagnols qui traversèrent avec grande difficulté ces « collines boisées densément » (« densos montes ») (VIVAR, 1966) à coup de machettes, haches et hachettes (ERCILLA Y ZUÑIGA, 1869). Pourtant, le territoire indépendant mapuche ne se réduisait pas à de vastes étendues de forêts. Celles-ci occupaient principalement la chaine montagneuse de la côte, la Cordillère et la précordillère des Andes, les terres au sud du fleuve Bío-Bío, tandis que les plaines du centre du territoire (Malleco, Cautín) se caractérisaient par des pâturages et des champs cultivés, et un peuplement assez dense (OTERO, 2006) [4]. Des archéologues et ethnohistoriens (BENGOA, 2003 : p.181-186 ; OTERO, 2006 : p.63 ; BERNINGER, 1966) remarquent que les forêts, situées au sud du fleuve Toltén et souvent considérées comme inexplorées, recèlent pourtant de nombreuses traces témoignant d’une présence humaine antérieure à l’arrivée des Espagnols. La guerre, les maladies et les migrations semblent avoir eu raison de ces populations qui, en l’espace d’une centaine d’années, ont disparu, laissant la végétation reprendre le dessus sur leurs habitats. Différents témoignages de voyageurs passant par ces « forêts vierges » indiquent qu’ils ont trouvé en plein milieu de celles-ci et à même le sol des poteries, des pierres à moudre ainsi que des variétés de pommiers venant d’Europe (OTERO, 2006 : p.62). Ainsi, les forêts « impénétrables », que l’on a souvent associées, à tort, à tout le territoire indépendant Mapuche, ont été, à un moment donné, habitées.

La « forêt vierge » ne peut être cantonnée au seul registre de l’imaginaire ou de la représentation, elle correspond à des observations faites par des chroniqueurs et plus particulièrement ceux qui passèrent dans la zone de la côte proche de Toltén, mission et place forte située à l’embouchure du fleuve du même nom et qui constitua au cours du XIXe siècle un important centre de transit entre Concepción et Valdivia. Les chroniqueurs qui passaient par cette zone remarquaient, par exemple, que les forêts qu’ils rencontraient étaient « épaisses et difficiles à traverser, comme si personne n’y étais passé depuis l’époque où les premiers conquistadores foulèrent le sol Araucan  » (DOMEYKO, 1846 : p. 31) ; et dont les chemins étroits étaient percés entre deux murailles formées par la forêt vierge (TREUTLER, 1958 : p.315). Pourtant ces mêmes chroniques mentionnaient la présence d’importants foyers de population d’origine indienne mais également métisse dans cette zone, contredisant l’idée que les forêts environnantes étaient complètement « vierges » et inexploitées. Les paysages d’Araucanie suscitaient ainsi autant l’exaltation que l’appréhension chez les voyageurs européens de l’époque. Les perceptions d’un paysage et de l’action de l’Homme sur celui-ci étaient relatives et différenciées selon les contextes et les observateurs. Pour les Espagnols et des militaires chiliens, par exemple, ces forêts vierges suscitaient le plus souvent un certain effroi car suspectées d’être le refuge imprenable de leurs assaillants. Pour d’autres voyageurs qui transitèrent par ces forêts denses, celles-ci provoquaient plus la fascination que la peur, ils en vantaient les richesses et y voyaient l’incarnation de l’état originel de l’Humanité (DARWIN, 1996).

Cette différence de perspective, impliquant différents rapports à l’environnement observé, on peut notamment l’observer dans deux descriptions paysagères d’un même lieu, Nigue [5], à une vingtaine d’années d’intervalle, offertes d’une part par Paul Treutler [6] en pleine prospection de précieux minerais, et d’autre part, par un missionnaire capucin italien, Iluminato de Génova (1828-1914) qui cherchait à y établir une mission.

Treutler (1958 : pp.329-340), en 1859, décrivait ainsi les lieux qu’il découvre :

C’était tellement rempli de forêt comme le reste de la Cordillère de la Côte, et le chemin, même s’il n’était pas aussi dangereux que celui de Mehuin, était tellement boueux que les chevaux et les mules y étaient parfois bloqués. Nous avons souffert tout comme lorsque nous avons pris d’autres sentiers montagneux et nous étions contents de pouvoir descendre par le flanc escarpé du Nord pour arriver de nouveau à une plage plane. Nous nous y sommes installés pour s’y reposer, et comme j’avais entendu dire que les Espagnols avaient exploité, dans le passé, une mine d’or sur cette colline, j’ai fait une recherche de minerais sur le flanc. J’y ai trouvé une veine de cuivre importante qui s’étendait depuis la cime de la colline jusqu’à la mer. Nous avons cependant observé que des indigènes se dirigeaient à toute allure vers nous, armés de lances et avec les cheveux dans le vent, ce qui nous a fait nous retirer de la plage rapidement et nous éloigner de la mine pour ne pas provoquer des soupçons. Rapidement nous avons rencontré les indigènes dont la vue perçante leur avait permis de nous trouver sur le flanc, et nous avons été soumis à un interrogatoire sévère puisque nous devions indiquer qui nous étions, qu’est-ce que nous voulions et où l’on se dirigeait. [quelques jours après] Je suis parti faire une reconnaissance de la colline Nihue, où j’avais découvert une veine de cuivre. Arrivé là-bas, nous avons campé dans une grande grotte creusée par la mer et que les vagues n’atteignaient plus grâce au soulèvement de la côte. Je pensais ne rencontrer personne là-bas, mais une caverne voisine était occupée depuis une semaine par des chiliens qui chassaient le loup de mer, et il y avait également une trentaine de femmes et jeunes filles de Toltén, qui collectaient des huitres, des coquillages, des cochayuyo, des luche [algues] et d’autres produits de la mer (…) Je me suis dirigé avec les minerais sur la colline, mais elle était couverte d’une telle manière par une forêt vierge qu’il était impossible de passer et qu’il m’a été indispensable d’y mettre le feu. Mais le vent l’a ravivé à un tel point qu’en peu de temps toute la partie septentrionale de la colline avait pris feu.

Quant au missionnaire, qui est passé par ces mêmes collines, en 1878, il faisait une description paradisiaque de ces paysages, qu’il relatait dans une lettre adressée à un de ses supérieurs plusieurs années plus tard :

Urbano de Bolonia, durant sa visite pastorale, m’a proposé un projet que j’avais depuis longtemps : aller à Pucoyam [7], pour m’assurer par moi-même qu’il s’agissait d’un endroit propice pour établir une mission (…)A peine partis, nous avons commencé à entrer dans cette forêt vierge dont j’avais tant entendu parler. Son épaisse végétation couvrait ces monts jusqu’à les rendre impénétrables, non seulement à cause des arbres gigantesques mais également du fait de la grande quantité de cannes araucanes – des coligües, flexibles et épais, s’entrelaçant autour des troncs jusqu’à former un mur de forteresse qui empêche tout passage. Cela est pourtant utile pour les animaux, surtout pour les bovins, tels que les vaches, les bœufs, les veaux qui y trouvent un refuge et de l’alimentation (…). L’impression que j’ai eue la première fois que j’ai vu cette colline appelée Nihue, est très semblable à ce que vous narrez dans votre lettre du 30 janvier dernier. Pour continuer, nous sommes passés par un chemin qui traverse la forêt flanquée de chaque coté d’immenses chênes. Quelques uns de ceux-ci étaient couverts de jolies fleurs qui exhalaient un agréable parfum et amusaient la vue du voyageur et rendaient son cœur heureux.

Les missionnaires restaient fascinés par ce paysage de forêts vierges pourtant tant de fois décrites et traversées par leurs prédécesseurs qui les avaient érigées en mythe. En observant cette nature édénique, ils ne pouvaient que l’interpréter et la décrire à partir de leur grille d’interprétation culturelle et sociale, s’y référant avec tout un vocabulaire religieux et en les comparant avec les repères qu’ils connaissaient :

Au milieu de cet impressionnant silence profond qui inspirait une profonde mélancolie, nous nous sommes sentis invités à une méditation religieuse. De temps en temps, on pouvait entendre des forts coups donnés par des hommes solitaires avec leur outil de coupe d’arbres (…).Nous avons trouvé des lieux qui ressemblaient à d’immenses temples où les branches s’entrecroisant couvraient le ciel et formaient un toit compact que les rayons du soleil ne pouvaient pas pénétrer. Quand le voyageur est resté plusieurs heures en marchant dans ces forêts obscures, qu’il en sort, il se trouve face à une vallée verte et agréable, sous un ciel propre et bleu. L’air frais et pur fait que l’esprit surmonte cette tristesse qui jusque là l’opprimait et expérimente cette sensation de sortir de l’obscurité pour la lumière, de la maladie pour la santé, de l’esclavage pour la liberté, une sensation que l’on ressent au plus profond de son être et qu’il est difficile d’expliquer par des mots. Mon compagnon, aussi impressionné que moi par ce paysage magnifique qui s’offrait à nous, m’a dit ‘Frère, ces contrées me rappellent les beautés magnifiques de Florence’ [8].

Ces deux récits comportent plusieurs similitudes, la forêt vierge impénétrable, les traces d’activités productives, ainsi que la présence de groupes indiens menaçants. Pourtant, la relation même de ces chroniqueurs avec cet environnement qu’ils décrivent est très contrastée, tant dans le discours que dans les pratiques. Tandis que le scientifique d’origine allemande oriente toute sa description sur la possible présence de métaux précieux et n’hésite pas à mettre le feu à tout élément naturel s’opposant à sa quête ; l’homme d’Eglise, évoquant un temple de la nature, relate un paysage paradisiaque rappelant à un de ses compagnons, les campagnes de son enfance en Toscane. Cette nature infranchissable est vue de façon négative par le minéralogiste d’origine allemande, tandis que le missionnaire y reconnait l’œuvre de Dieu et la nécessité que sa parole arrive dans ces contrées les plus reculées. Force est de constater que ce fut la première vision paysagère, et l’attitude qui y était associée, qui ont été adoptées par ceux qui allaient s’installer dans ces campagnes lointaines du sud du Chili durant la seconde partie du XIXe siècle. Même si les chroniques et les archives de la période coloniale attestent de l’existence d’incendies de forêts dans cette région bien avant l’arrivée des colons (OTERO, 2006 : p.85), ils sont devenus une pratique courante, au XIXe siècle, chez les nouveaux arrivants venus d’Europe pour rendre productives ces grandes étendues boisées. Comme le signale Camus et Solari (2008), pour ces colons les forêts, tout comme leurs habitants, étaient perçus comme un ennemi au progrès et à la civilisation qu’ils étaient venus instaurer.

Paysages, habitus et Nations

Comme le signale François Walter (2004) l’Europe a vécu entre le XVIIIe et XIXe siècle un véritable « âge du paysage » et ces voyageurs, scientifiques, missionnaires, européens n’échappaient pas à cette vogue. En Allemagne, notamment, l’influence des naturalistes aidant, l’engouement pour les représentations paysagères d’une nature « sauvage » et foisonnante constitue une caractéristique de l’habitus d’une classe bourgeoise qui, qui plus est, incarnait l’élite nationaliste dont les valeurs patriotiques étaient liées à la terre (WALTER, 2004 : p.320). Ces descriptions ne sont pas exemptes d’investissement symbolique, cette passion pour le paysage, pour la nature et son exploration, de la part d’une élite, va de pair avec les représentations qui accompagnent la formation de l’Etat-nation. Le paysage va ainsi devenir un moyen d’affirmation des caractères nationaux tant en Europe qu’en Amérique Latine, et donc, de distinction entre les Nations, favorisant l’émergence et la popularisation des discours prônant l’enracinement et le terroir. Toute nation doit ainsi se distinguer par son territoire, le caractère de son peuple et un paysage particulier qui leur attribue une identité nationale. Le gout marqué pour les paysages, l’engouement pour les loisirs à la nature, l’idéalisation de ses représentations et l’instrumentalisation qui sont faites à des fins nationalistes que l’on peut observer en Europe au cours du XIXe siècle, sont autant d’attributs que l’on retrouve chez les élites latino-américaines et chez les voyageurs qui en décrivent la nature du continent. Les composantes d’un paysage décrit doivent ainsi être décryptées comme autant de valeurs subjectives, socialement, culturellement et historiquement façonnées dans le cadre d’une cosmologie propre à la pensée judéochrétienne qui considère la nature comme extérieure aux êtres humains et aux sociétés (DESCOLA, 2005).

Au Chili, les représentations paysagères se référant aux forêts vierges du sud du pays vont constituer un registre littéraire central dans la formation de la jeune nation chilienne [9]. On le retrouve dans les œuvres d’une élite – parmi elle, José Victorino Lastarria, Andrès Bello, Alberto Blest Gana, Francisco Bilbao – qui participe activement à l’éducation de la nation, puisque la plupart de ces écrivains sont également des politiques. Proches, voire faisant partie du pouvoir indépendantiste, ces auteurs, tous issus de familles aristocrates castillanes et basques (CASANUEVA, 2002 : p.296), participaient pour la plupart à la « génération du 42 ». Parmi les influences de ce mouvement littéraire, dont le nom renvoyait à une polémique ayant eu lieu en 1842, la philosophie des Lumières tenait une place importante. Elle avait insufflé chez ces auteurs l’idée de progrès et de la nécessité de développer « une pensée moderne » (CASANUEVA, 2002 : p.300). Une autre influence plus ancienne est perceptible dans leurs écrits : ils reprennent des représentations et divisions symboliques déjà présentes dans la littérature espagnole de l’époque coloniale, notamment celles opposant la nature du continent américain à la culture des européens, d’où doit surgir un « homme nouveau » et libre des vices de « l’ancien monde » qui forgera la grande famille nationale. Comme le signalent Pedro Barreda et Eduardo Béjar, « les idées de patrie et nature génèrent les deux grands champs sémantiques à la base du romantisme en Amérique hispanique » (BARREDA & BEJAR, 1999 : p.13) [10]. Elles s’inscrivent complètement dans la rhétorique relative à la construction du nouvel Etat-nation républicain vue précédemment. Elles relèguent l’Indien à des espaces lointains en bordure du monde civilisé, tout en prônant son incorporation à travers l’exaltation de certaines de ses caractéristiques, telles que son irréductibilité face aux Espagnols, afin de mieux se les accaparer et les intégrer à la mythique « grande famille chilienne » [11].

Les paysages comme mode d’inclusion/exclusion des Mapuche.

Les paysages, leurs descriptions et leurs représentations, vont ainsi intégrer les récits associés à la fondation de l’Etat nation chilien. Ils mobilisent un ensemble de références qui parfois s’opposent et doivent donc être négociées. Celles-ci s’activent, c’est-à-dire qu’elles prennent sens ou non, dans des situations socio-historiques particulières. Comme on l’a aperçu dans le cas de Paul Treutler et d’Iluminato de Génova, les éléments d’un même paysage peuvent avoir une connotation positive ou négative en fonction de qui l’observe et les descriptions offertes dans leurs chroniques n’insistent pas sur les mêmes aspects et réalités, ou sont parfois contradictoires. Ces situations réaffirment l’idée qu’un paysage ne s’avère pas être statique et qu’il recouvre des aspects « transformatifs » [12] qu’il est nécessaire de remettre dans le cadre d‘expériences qui lui sont intrinsèques et relevant du quotidien. Chacun voit dans un paysage ce qu’il veut y voir, ou ce que sa formation, son éducation, lui donne à voir. Les contradictions dans les descriptions paysagères constatées précédemment rendent comptent d’une part des origines différenciées et des habitus de leurs auteurs, mais également des enjeux existant derrières ces représentations. Ces descriptions, dans le cadre du projet de colonisation et de la construction de la nation chilienne, participèrent également à stigmatiser les populations associées aux paysages décrits.

Ainsi, paradoxalement, l’époque d’abondance pour les Mapuche n’a pas été forcément perçue par les chroniqueurs. Certains notent l’existence d’importantes cultures araucanes alors que d’autres ne voient que terres incultes et forêts vierges. Sara Mc Fall (2002 : p.311) signale ainsi qu’il est décrit « des forêts impénétrables comme si le sud n’était pas peuplé, ni cultivé, alors que nous savons grâce aux chroniques du XVI-XVIIe siècle que les Mapuche avaient développé au moins neuf types de maïs, une douzaine de variétés de pommes de terre et d’haricots  ». Ces contradictions sont perceptibles dans le témoignage de Paul Treutler (1958 : p.330) lors de sa première expédition en « territoires des araucans indépendants » en 1859 : Toltén était un des centre les plus importants des araucans, puisqu’il s’étendait sur presque une demie lieue le long du fleuve du même nom et y habitaient plus de 200 familles. Le terrain était plat et extraordinairement fertile. Il y poussait très bien du blé, des fèves et du mais, et ce qui attirait le plus l’attention était une pomme de terre allongée connue dans tout le Chili comme la meilleure, sous le nom de ‘pomme de terre tolteña’. De magnifiques prairies peuplées de grands troupeaux de chevaux, bovins et ovins, s’étendaient au pied de la cordillère des Andes. Mais la plupart de ces campagnes était déserte ou abandonnée, puisque les indigènes travaillaient seulement les surfaces indispensables à leur alimentation, ou plutôt ils les faisaient travailler par leurs femmes.

Cet apparent abandon des terres et l’absence d’hommes les travaillant s’expliquent, selon Mc Fall (2002 : p.311), par le fait que « l’utilisation de la terre des Mapuche avait peu d’impact visuel sur le paysage, et leur territorialité était tant étendue qu’ils voyageaient sur de grandes distances avec leur bétail, à des fins d’échanges, d’estive et comme rites de passage  » [13]. Mapuche portent ainsi un autre regard et entretiennent un rapport différent avec les paysages formés de terres considérées comme désertes et de vastes horizons ancrés dans l’imaginaire collectif.

Les descriptions et représentations dominantes du XIXe siècle persistent à dépeindre des paysages du sud où l’Indien est absent de cette nature foisonnante, ou alors montré comme un danger, un rebut, un alcoolique incapable de la rendre productive [14]. Dans les deux cas, son incorporation, sa dissolution dans la nation sont devenues nécessaires, que cela soit, à l’instar de la devise nationale, par « la raison ou par la force ». Les deux perceptions s’accordent ainsi à invoquer le devoir moral d’octroyer une éducation et une culture civilisée à ces Indiens, et d’occuper les terres délaissées et inexploitées en y installant des colons nationaux et surtout étrangers (principalement d’Europe), considérés comme plus aptes pour les rendre productives. Mais selon les propres mots d’un des promoteurs de cette colonisation étrangère, Ignacio Domeyko (1802-1889), l’objectif de celle-ci n’était pas tant de peupler ces terrains incultes mais plutôt « d’introduire de bonnes habitudes et coutumes » (CAMUS & SOLARIE, 2008). Pour ce scientifique d’origine lituano-polonaise, naturalisé chilien, membre de la commission de colonisation des terres du sud à partir de 1848, la colonisation européenne allait de paire avec la mission civilisatrice de mise en réserve des Indiens, celle-ci devant consister à leur «  union dans une même famille avec les Chiliens, à travers une civilisation morale et religieuse, et non une conquête, que dans toute cette œuvre on doit éviter ce qui pourrait éveiller inutilement la jalousie et la crainte de l’indigène et susciter la guerre. » (1846 : 101-102).C’est à cette époque que des officines sont ouvertes et des annonces passées dans plusieurs capitales européennes faisant la promotion des empresas colonizadoras [15] et incitant à aller cultiver les riches terres incultes du « nouveau monde ». Le mythe de la « forêt vierge » va ainsi servir de pilier à l’idéologie de la colonisation prônée par l’élite créole qui donnera lieu à un autre euphémisme, celui de la « pacification de l’Araucanie », afin de transformer l’espace instable de la frontera en « grenier du Chili » ou en « Suisse chilienne ».

Des géographies imaginaires à l’invention des communautés

L’élaboration de mythes est inhérente à la construction de tout Etat nation. « Forêt vierge » d’un côté de la Cordillère, « désert » de l’autre, les fondateurs des républiques chilienne et argentine ont apposé sur les territoires et leurs habitants qu’il fallait conquérir certaines fictions dont il est encore aujourd’hui difficile de se séparer. Certes, on a pu le constater, comme tout mythe, les représentations et discours présentés précédemment ne relèvent pas complètement du registre de la fiction dans le sens où ils s’alimentent de faits réels, puisent dans la réalité, pour la réifier et lui attribuer du sens commun aux implications politiques non- négligeables. Ces représentations hégémoniques s’inscrivent d’une part dans une longue tradition coloniale de considérer les Indiens qui n’étaient pas christianisés et qui ne vivaient pas en comunidad ou pueblos de indios, comme des êtres sauvages et dangereux. D’autre part, elles sont également à mettre en relation avec ce que José Luis Martinez (1995 : p.260) nomme des énoncés configurant une « étiquette descriptive, une référence dont les signes et composants seraient partagés par la bureaucratie et les lecteurs potentiels d’un document, et non pas une description qui prétende correspondre exactement à une ‘réalité’ ». La « selva virgen » et « l’Indien indomptable » constituèrent des éléments rhétoriques incontournables pour qui voulait écrire sur les Araucans et leur territoire. La force de la représentation dans les mécanismes de reproduction de ces étiquetages est perceptible dans les propos du père Iluminato de Génova, cité précédemment, lorsqu’il entre « dans la forêt vierge dont il avait tant entendu parlé » [16]. Quitte à se contredire (peut-on parler de forêt vierge pour un paysage par où sont passés tant de témoins ?), le clerc se sent obligé de se référer à la représentation de la « forêt vierge », et opère ainsi un effet de répétition renforçant l’impression de réalité pour le lecteur.

Pour reprendre l’expression inaugurée par Edward Said dans son ouvrage sur l’Orientalisme, les représentations paysagères dont il est ici question relèvent de « géographies imaginaires », dans le sens où « l’espace acquiert un sens émotionnel et même rationnel, par une espèce de processus poétique qui fait que les lointaines étendues, vagues et anonymes, se chargent de signification, pour nous, ici » (SAID, 2005 : p.70-71). Dans le contexte actuel, ces géographies imaginaires ont pris la forme d’espaces sociopolitiques constitués afin d’imposer et légitimer le discours hégémonique du développement (ESCOBAR, 1999 : p.42), terme qui a substitué celui de progrès qui prédominait au Chili au cours du XIXe siècle. Ces géographies imaginaires s’inscrivent en effet dans un processus plus ample de formation d’un imaginaire social autour des territoires à conquérir et de leurs habitants. Cette « imagination constituante » pour reprendre l’expression de Paul Veyne (1983), ses représentations hégémoniques telle que la forêt vierge, a rendu d’autant plus efficace les politiques d’Etat de colonisation et de prise de contrôle de ces territoires qui jusqu’à récemment étaient impénétrables et ingouvernables. Les productions littéraires, telles que les chroniques citées précédemment, organisent les espaces sociaux en attribuant un centre – centre politique, économique, épistémologique, mais également de l’histoire – et une périphérie dont les sujets sont subordonnés voire réduits au silence. L’efficacité de ces géographies imaginaires réside alors dans leur capacité de passer de la représentation et de l’idéel à la réalité et au matériel.

Ces géographies imaginaires ont ainsi participé à la fin du « territoire indépendant araucan » et à « l’invention des communautés » faisant passer le Mapuche d’un « autre extérieur » à un « autre intérieur » (LE BONNIEC, 2009). Tandis qu’une grande partie du territoire mapuche est distribué par l’Etat, notamment à travers les empresas colonizadoras, de façon « légale », aux colons nationaux et internationaux, les parcelles restantes, soit l’équivalent de 5 à 10% du territoire reconnu historiquement par les traités hispano-mapuche et chileno-mapuche, sont assignées aux caciques et à leurs familles sous formes de titres communautaires, les Titulos de Merced. Plus de 3000 réserves sont ainsi fondées par la « commission d’établissement » (Comisión radicadora) entre 1884 et 1929. Selon la doxa induite par les représentations paysagères mentionnées précédemment, le bienfait de la colonisation et de l’exploitation de ces grandes étendues vierges et fertiles tout comme la « pacification » et la mise en réserve de leurs indomptables habitants coulait de source. La mise en réserve était généralement vue en termes de civilisation mais également de préservation des « ultimes » populations indiennes, puisqu’elle consistait à les fixer, les contrôler et les éduquer tout en assurant une prétendue protection légale de leurs terres.

Il existe une littérature foisonnante décrivant les conséquences de cette perte d’indépendance, « réduction territoriale » et mise en réserve de la société Mapuche. La plupart des auteurs évoquent la paupérisation, l’acculturation, la migration urbaine, et plus généralement la déstructuration de la société mapuche comme si celle-ci était restée intacte, voire s’était consolidée, lors de ses contacts avec les Espagnols et jusqu’à l’avènement des réserves. La fondation des communautés, les conflits qui l’accompagnèrent, est ainsi montrée comme l’une des origines aux conflits actuels. Elle inaugure, au sein de la société chilienne, des discours et des débats politiques auxquels prirent part les premières organisations mapuche dès les débuts du XXe siècle (FOERSTER & MONTECINO, 1988) quant à la manière de résoudre la pauvreté indigène et dont les principaux enjeux étaient, d’une part à travers la question du maintien ou de la fin du régime communautaire, la perpétuation du peuple mapuche sous ses traits distinctifs et reconnus par l’Etat, et d’autre part la transformation d’un « espace social fronterisé » (LE BONNIEC, 2009b) dominé par les relations interethniques et des rapports de production hérités du système d’inquilinaje, ayant comme effet une injustice territoriale. Comme nous le verrons, ces aspirations des premières organisations mapuche devront faire face à d’autres rationalités socio-économiques et environnementales qui impliqueront une nouvelle optique quant à la manière de percevoir les paysages d’Araucanie.

Nationalismes, migrations et transformations paysagères

Que ce soit en Amérique ou en Europe, la production, la diffusion et l’appropriation des figures paysagères durant le XIXe siècle se sont avérées primordiales dans la constitution des jeunes nations et dans l’affirmation de leurs traits identitaires. Dans le cas du Chili, ce rapport entre nationalisme et paysage s’avère d’autant plus complexe, qu’il est soumis à diverses influences, traditions et générations venues d’Europe, parmi lesquelles celles liées à la migration allemande qui va débuter, peu après l’indépendance chilienne sous l’impulsion de l’élite créole qui a dicté, à partir de 1824, plusieurs lois d’immigration facilitant la venue de migrants européens (BLANCPAIN, 1974). C’est à partir de la seconde moitié du XIXe siècle que l’immigration allemande s’est intensifiée et focalisée sur Valdivia, Osorno et Llanquihue, régions considérées par les rapports officiels et la littérature de voyage de l’époque comme inexplorées et couvertes par une forêt vierge dont la fertilité est intarissable.

Parmi les auteurs de ces écrits, Carl Alexander Simon (1805-1852) apparait comme une figure atypique et peu connue, alors qu’il a pris part activement à la promotion de l’immigration germanique non seulement à travers un livre, véritable pamphlet pour la refondation d’une démocratie dans le sud du Chili, mais également par les peintures, croquis et aquarelles qu’il a réalisés durant son séjour sur ces terres d’exil. Avec comme mot d’ordre « si tu ne peux pas libérer le peuple de son tyran, prive le tyran de son peuple », Simon était convaincu que l’émigration était « pour les démocrates le seul et ultime moyen de devenir citoyen d’un Etat libre » (cité dans Blancpain, 2005 : p.77). Sans même avoir mis les pieds sur le continent sud-américain, il reprenait dans son pamphlet écrit en 1848 sous le titre « L’émigration des démocrates et prolétaires et la colonisation allemande de la République sud américaine du Chili », toutes les figures paysagères vues précédemment (représentation idyllique des forêts vierges, grande variété de végétation, vastes étendues de terres fertiles…) pour inciter la migration allemande dans le sud du Chili et l’implantation de colonies sous la forme de « tribus » ou « troncs » (Kolonisationsstämme). Ces espaces vides et fertiles, les apparentes similitudes entre le climat et l’environnement des pays germaniques et ceux des territoires situés au sud du fleuve Toltén, étaient autant de signes annonçant une prospérité pour ceux qui viendraient s’y installer travailler la terre.

C’est finalement en 1850 que Simon, muni de pinceaux, crayons et feuilles de dessin, s’embarque pour découvrir de ses propres yeux cette terre promise que nombreux de ses lecteurs étaient déjà partis rejoindre. Les peintures et croquis alors produits durant les 28 mois de présence dans le sud du Chili sont considérés comme faisant parti des premières représentations picturales de ces contrées. Il y décrit le quotidien de ses habitants, la transformation des espaces sauvages en clairières et maisonnées coloniales mais également la luxuriante végétation qu’il avait tant vantée dans son ouvrage. Par contre, la correspondance de sa dernière année de vie, avant qu’il disparaisse mystérieusement lors d’une expédition en territoires Tehuelche, montre que Simon, comme de nombreux colons européens venus en quête de prospérité, sera vite déçu par cet El Dorado. En effet la vie s’y avérait plus difficile, les habitants moins hospitaliers et travailleurs et la nature plus adverse que ce qu’il en décrivait dans l’apologie de la colonisation allemande écrit à peine deux années auparavant. L’arrivée massive de plus de 30000 allemands en moins d’un demi-siècle eut un grand impact, et pas seulement démographique et économique, sur les régions de Valdivia, Osorno et de Llanquihue. C’est à cette époque qu’est pratiquée massivement l’incendie de forêts vierges afin d’installer les colons sur les terres déboisées, tandis que Valdivia connut une forte industrialisation, certains migrants allemands ayant compris qu’il était plus rentable de se dédier à la manufacture en ville plutôt qu’à l’agriculture sur des terres certes fertiles mais difficiles à travailler. Dans les campagnes, faisant front à l’adversité de la nature, les paysans d’origine allemande revivifiaient et re-signifiaient l’idéologie Blut und Boden, « le sang et le sol », réaffirmant la paysannerie comme origine raciale essentielle du peuple allemand qu’il se trouve dans son berceau originel ou à des milliers de kilomètres de là. La déforestation, l’installation d’exploitations agricoles et l’introduction de nouveaux types d’arbres fruitiers et de céréales donnèrent lieu à une transformation, un véritable réaménagement, des paysages du sud du Chili que certains rebaptisèrent la « suisse chilienne » (Booth, 2010). Cherchant à se distinguer des travailleurs agricoles chiliens, qu’ils considéraient souvent « oisifs », « sales », « alcooliques », « vicieux », sans aucune rationalité économique et productive (Blancpain, 2005 : p.118) , les colons allemands se sont ainsi dédiés à l’agriculture intensive et rationnelle, introduisant un nouveau mode de connaissance, d’exploitation et de relation avec la nature.

Expansion forestière et nouvelles rationalités en pays mapuche

Ce ne sont donc plus seulement des « géographies imaginaires », mais également l’arrivée de migrants et surtout de leurs pratiques, qui ont soumis les habitants des régions concernées, et en particulier les Mapuche, à de nouveaux ordres et rationalités économiques. Ceux-ci marquent la transition d’une économie traditionnelle vers un système capitaliste dont les effets sur la société mapuche peuvent être assimilés à la « grande transformation » décrite par Polanyi (1944). Contrairement à ce qui est communément pensé, l’expansion des monocultures forestières dans la région de la Frontera est bien antérieure à la distribution de subventions et à la liquidation de grandes propriétés en faveur des grandes entreprises du bois durant la dictature militaire. « La mise en valeur » des territoires de la zone australe avait débuté dès 1925 avec la « première loi des forêts » (Décret Loi N° 656) dont les fondements s’inspiraient des idées du botaniste d’origine germanique, Federico Albert (1867-1928), considéré comme le père fondateur des politiques de préservation et de conservation des ressources naturelles au Chili.

Il existe diverses raisons à l’intérêt qu’ont les gouvernements de toutes tendances confondues à mettre en œuvre une véritable politique forestière, basée sur la coupe et l’embrasement des forêts natives au profit de la plantation de pins, puis d’eucalyptus dans le sud du pays depuis les années 20 (KLUBOCK, 2006 : p.569). Ce développement de l’industrie forestière s’inscrit dans différents contextes, principalement celui de la saturation des mines de nitrate dans le nord du pays, obligeant à trouver une autre matière première à exporter. L’exploitation de bois et sa transformation doivent également permettre au Chili de ne plus avoir à importer les différents produits qui en sont dérivés comme le papier. Pour les grands propriétaires du sud du pays, de la région de la Frontera, les plantations de pins ont été une solution aux problèmes d’usure des terrains traditionnellement utilisés pour la production de céréales dont les rendements et les prix étaient en chute. Pour ces latifundistes, planter des arbres sur des terres qui parfois étaient revendiquées par les communautés voisines était une façon d’asseoir leur pouvoir et leur autorité sur celles-ci, et d’éviter que des familles puissent s’y installer. Enfin, une autre raison avancée par Klubock est liée à la situation sociale qui affectait le pays. L’expansion de l’industrie forestière se voulait une réponse aux tensions et aux révoltes provoquées par les inégalités de répartition des richesses et des terres, dans le cadre du régime d’hacienda et de latifundio. Alors que de plus en plus de voix se faisaient entendre pour réclamer une réorganisation de la propriété foncière en un système plus juste à travers la mise en route d’une réforme agraire, l’Etat, plutôt que de redistribuer les terres, a préféré transformer en ouvrier forestier le paysan pauvre avec peu ou sans terre qui officiait généralement comme inquilino. On retrouve dans cette salarisation du paysan, la même logique que celle qui a régenté tout le continent (HERZOG, 2007), et pas seulement au Chili plusieurs décennies auparavant, la mise en reducción qui consistait à figer et à contrôler les personnes considérées comme itinérantes et instables sur un territoire.

L’industrie du bois au Chili a ainsi bénéficié de tout temps d’un soutien des gouvernants. L’introduction d’espèces « exotiques » telles que le pin de Monterey (pinus radiata) [17], l’expansion et la modernisation de ce secteur industriel au cours de la première partie du XXe siècle ont été stimulées par une demande internationale [18]. À travers la promulgation du Décret-loi 701, le régime dictatorial n’a fait que renforcer ce développement forestier en territoire mapuche en offrant des bonifications et des subventions allant jusqu’à 75% du coût du reboisement aux grandes entreprises privatisées par la Junte. Les terres qui avaient été expropriées durant la Réforme Agraire (1962-1973) et qui ensuite furent reprises par le régime militaire ont, pour une grande part, été revendues à des entreprises forestières afin de les reboiser. Cette politique de reboisement en territoire mapuche était une façon pour les petits et grands entrepreneurs forestiers de territorialiser et de se réapproprier ces terres.

C’est principalement dans les zones adjacentes aux communautés indigènes que l’expansion de l’industrie forestière de ces trente dernières années s’est fait le plus ressentir, impliquant des transformations « du paysage, de l’économie, des structures spatiales et sociales » (TOLEDO, 2006 : p.50). Il existe de nombreuses similitudes entre les environnements visuels des communautés de différentes provinces : routes vallonnées s’incrustant dans ces paysages monotones formés par les exploitations d’eucalyptus d’une dizaine de mètres de hauteur, au milieu desquelles se trouvent de modestes habitations. Ce phénomène d’invasion du territoire mapuche par des multinationales du bois, dont les exploitations isolent les communautés les unes des autres, forme un « archipel de communautés » (TOLEDO, 2005). Dans certaines provinces, comme dans celle de Valdivia, les changements drastiques dans les paysages qu’ont connus les communautés de bord de mer ont été provoqués par l’expansion forestière associée à un violent raz de marée qui a suivi le tremblement de terre de 1960, aboutissant à un aménagement du territoire et des paysages où les exploitations forestières se trouvent sur les plaines, formées par la Cordillère de la côte, surplombant les terres communautaires inondées une grande partie de l’année. En l’espace de deux décennies, l’industrie forestière devenue « fleuron du modèle économique chilien » a ainsi investi des espaces longtemps considérés comme marginaux pour « les intégrer dans des réseaux d’échanges internationaux » (CATTANEO, 2004 : p.25). Ce succès du modèle forestier chilien sur un territoire dont la population, à grande majorité mapuche, fait partie de la frange la plus pauvre du pays n’a fait que réaffirmer l’existence de criantes inégalités. Celles-ci constituent le terreau propice à un sentiment d’injustice partagé qui s’est exprimé ces vingt dernières années par d’importantes mobilisations des communautés mapuche en vue de « récupérer » des terres aux mains des entreprises forestières. Mais petit à petit, ce ne sont pas seulement des terres que les communautés ont réclamé mais des territoires et une autre manière de se mettre en relation avec ceux-ci et de les exploiter, pour ainsi récupérer les paysages qui les caractérisèrent dans le passé.

Conclusion

Les descriptions des paysages du pays mapuche et plus précisément de la zone de Toltén au XIXe siècle nous permettent d’appréhender le regard porté par l’élite créole au pouvoir sur les indigènes qui peuplaient ces vastes territoires impénétrables, et ainsi comprendre les politiques qui furent mises en place envers eux. Ces représentations paysagères ont été dominées par deux types de récits, ceux décrivant de denses forêts vierges et ceux renvoyant à l’hostilité des hordes de sauvages qui vivaient dans ces espaces non conquis. On peut ainsi constater que les redondances et les contradictions entre les différents récits indiquent leur pouvoir de véhiculer une certaine part de mythe, tout en reconnaissant que les imaginaires sociaux, qu’ils façonnent et dont ils se nourrissent, ont des effets sur la réalité.

Ces représentations hégémoniques ont conditionné les politiques de colonisation étrangère du sud du Chili, anciennement territoire indépendant mapuche, et de reducción de leurs habitants. Elles ont permis de naturaliser les violences et injustices sociales de la pacification et de la colonisation du territoire mapuche. Le pouvoir assigné à ces récits et aux représentations qu’ils véhiculent les érige en véritable « géographies imaginaires », un puissant instrument de gouvernement du monde indigène et de son territoire, et donc de territorialisation des populations nouvelles tout comme celles plus anciennes et assujetties. La région de l’Araucanie a été durant la dictature au centre des transformations socioéconomiques. Celles-ci ont été marquées par une forte dérégulation et l’intensification d’un modèle exportateur orienté vers l’exploitation forestière intensive au détriment des populations locales et en particulier celles des communautés mapuche. Ces territoires soumis à un « violent déclassement » (SZARY, 1997) ont donné naissance à une « esthétique paysagère néolibérale monotone » (GUEVARA & LE BONNIEC, 2008 : p.224) formée d’infinies rangées de pins et d’eucalyptus s’alternant avec des plaines rasées et jonchées de souches. De telles transformations ont été rendues possibles non seulement de par les représentations qui existaient déjà autour de ces territoires, mais également du fait que depuis plusieurs décades l’industrie forestière y avaient été stimulé et implanté.

Ce n’est que dans les années 90, au « retour de la démocratie », que les communautés et organisations mapuche ont réussi à faire entendre leurs voix pour dénoncer les injustices territoriales dont elles avaient fait l’objet mais surtout l’existence d’autres manières de considérer leurs territoires et leurs ressources naturelles, de les gouverner et d’y mener des politiques de développement. Ces luttes ont certainement contribué à ouvrir un débat public sur des questions d’ordre national et liées à la prise de conscience écologique qui eut lieu durant cette même époque au Chili. C’est dans le cadre de l’émergence des conflits environnementaux, de la conformation d’un mouvement écologiste au Chili, que les Mapuche en quête de reconnaissance et de souveraineté ont été amenés à reprendre à leur compte les représentations paysagères qui avaient été utilisées pour légitimer leur extermination et leur spoliation territoriale, économique et politique. Ils ont ainsi érigé en symbole de résistance leur rapport privilégié à la nature, caractéristique qu’ont leur avait souvent assigné dans les représentations coloniales pour mieux justifier leur évangélisation et leur mise en reducción, et l’ont transformé en instrument de revendication autonomiste.

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Varas, A. (1870), [1848], Documentos relativos a la ocupación de Arauco : informe presentado a la Cámara de Diputados por D. Antonio Varas en cumplimiento del acuerdo sobre la reducción pacífica del territorio araucano. Santiago : [s.n.], 1870. 48 pp.

Vivar, J. de (1966), Crónica copiosa y verdadera de los Reynos de Chile. Ed. Santiago : Fondo Histórico y Bibliográfico José Toribio Medina.

Walter, F. (2004) Les figures paysagères de la nation. Territoire et paysage en Europe (16e-20e siècle), Editions de l’EHESS, Paris.

Veyne, P. (1983) Les Grecs ont-ils cru à leurs mythes, Editions du Seuil, Paris.

info notes

[1] Par Araucanie, nous nous référons à l’espace social frontérisé se caractérisant par d’intenses relations multiséculaires et interculturelles entre populations mapuche et populations d’origine européenne et créole. Ce terme a durant longtemps été utilisé pour se référer à un territoire dont les frontières fluctuantes s’étendaient plus ou moins du fleuve Bio Bio jusqu’au canal de Chacao. Dans l’actualité l’Araucanie désigne la IXe région du Chili, également connue sous le nom de la frontera.

[2] « Araucan » correspond à l’appellation donnée par les Espagnols aux Mapuche, appellation qui a perduré dans la littérature de voyage et dans les écrits anthropologiques jusqu’au XXe siècle. Quant à la mention du « territorio araucano independiente  » , on la retrouve dans différents documents datant de la première moitié du XIXe siècle (Alcide d’Orbigny, 1841 : 337 ; Paul Treutler, 1958 : 325 ; Horacio Lara , 1889 : 241), pour qualifier cette frange de terres de la frontera encore contrôlées par les Mapuche. Le sénateur et député Juan de Dios Vial del Rio se demandait ainsi devant l’assemblée constituante, en 1828, lors de la rédaction du premier article de la Loi Fondamentale, censé définir qui est chilien “naturel et légal” : « Est-ce que les Pehuenches, les Araucans et autres indigènes qui vivent entre le fleuve Bío-Bío et le Cap Horn sont compris dans cet article ? Sans doute sont-ils nés sur le territoire du Chili et ils ne correspondent pas à la nation que nous définissons, car ils sont indépendants et ils n’obéissent pas à nos lois et à nos autorités », El Constituyente. Sesión XLII. 9.06.1828, p.10, cité par Casanova (2000 : 39).

[3] Pour plus de précisions sur ces différents dispositifs bureaucratiques installés en territoire mapuche dans la deuxième moitié du XIXe siècle, je renvoie au chapitre intitulé « El estado en acción » de Jorge Pinto (2000 : p.185-208)

[4] Comme nous le verrons tout le long de cet article, il existe cependant des contradictions dans les représentations et témoignages traitant du paysage du territoire de l’Araucanie et plus précisément de son boisement. La reconstruction de l’environnement naturel de l’Araucanie proposé par Luis Otero se voit contredite par des représentations plus subjectives telle que la carte de Juan Ignacio Molina datant de 1790, présentant une région amplement boisée, même dans sa partie centrale, ou encore le témoignage de l’agronome Roberto Opazo, qui en 1910, indiquait que «  la superficie totale du territoire qui constitue l’ancien Arauco (actuel Arauco, Malleco et Cautin divisé en 1887) est de plus de quatre millions d’hectares, et est en grande partie boisée » (COMISIÓN DE TRABAJO AUTÓNOMA MAPUCHE, 2003 : p.1366). Nous verrons que ces variations dans les témoignages sont en partie dues aux origines et aux intérêts de qui les produisent, mais également du fait d’une rapide transformation du paysage du territoire mapuche.

[5] Nigue, connu également comme punta Nihue, est situé à une dizaine de kilomètre au sud de Toltén, en bord de côte.

[6] Paul Treutler, ingénieur des mines de nationalité allemande, va publier quelques ouvrages sur son séjour au Chili entre 1851-1863. Parti à la recherche de gisements de minéraux, il pénètre le territoire araucan indépendant également avec d’autres objectifs « Mon programme principal contenait les points suivants : 1°- Explorer le territoire araucan situé entre les fleuves Toltén et Calle Calle et en faire une carte ; 2°- Etudier les conditions géologiques et minéralogiques du territoire et obtenir une information précise de sa richesse aurifère ; 3°- Chercher des terrains cultivables, susceptibles d’être acquis et colonisés ; 4° - Faire la reconnaissance des voies de communication par eau et par terre depuis ces terrains jusqu’au territoire chrétien ; 5°- Visiter les brèches qui relient ce territoire à la République Argentine et voir la possibilité de construire un chemin de fer entre les océans Pacifique et Atlantique 6°- Visiter les anciennes et riches mines d’or des espagnols 7°- Faire la reconnaissance des ruines de l’ancienne et prospère ville de Villarica où les espagnols ont enterré de grands trésors avant qu’on les expulse, ceux-ci n’ont pas encore été trouvés ; 8°- Faire, si c’est possible, l’ascension du volcan Villarica, l’explorer et le mesurer ; 9°- Etudier les coutumes et la langue des araucans ; 10°- Les inciter par la persuasion et des présents à vendre des terrains aux chrétiens ; 11°- Faire qu’ils autorisent l’installation de missions sur leur territoire et que se propage la religion chrétienne ; et 12°- Réussir qu’ils rendent les femmes, les jeunes chrétiens qu’ils gardent comme esclaves.  ». (TREUTLER, 1958 : p.298)

[7] Précision étrange de cette excursion, les missionnaires sont censés partir de Toltén vers le nord-est où se trouve le lieu appelé Pucoyam (aujourd’hui, Pocoyan), mais pourtant ils vont faire une description de Nigue qui se trouve au sud de Toltén.

[8] “Carta del padre Iluminato de Génova al padre Adeodato de Bolonia”, Toltén, abril de 1887 (HAVESTADT, 1990 : pp.210-213). Un récit plus ou moins semblable de ce même voyage apparait également dans une traduction manuscrite des « mémoires inédites de la mission des frères capucin au Chili » (FERRONI, 1984 : pp.101-103)

[9] Comme l’ont déjà signalé différents auteurs, comme Ernest Gellner (1989) et Eric Hobsbawn (1992), toute nation se construit notamment sur la base d’une « littérature nationale ». L’existence d’une nation dépend en effet de dispositifs socioculturels de fiction parmi lesquels la littérature joue un grand rôle. Quant à Anderson (1996) il mentionne le développement du capitalisme d’imprimerie, « l’essor de l’imprimé-marchandise » et la diffusion de la presse et des romans comme une des conditions permettant de jeter les bases d’un imaginaire national.

[10] Le regard exalté porté par le naturaliste romantique Alexandre de Humboldt au début du XIXe siècle ­– soit plus de deux décennies avant Darwin – sur la nature de ce continent, son paysage et ses habitants, aura certainement exercé une influence sur les écrits de ces fondateurs de la nation chilienne . Ximena Troncoso (2003 : p.163-164) mentionne ainsi la référence à un ouvrage de Humboldt, Vues des Cordillères, dans un écrit de l’intellectuel, juriste et homme politique Andrès Bello.

[11] Je renvoie ici à l’intéressant travail sur les représentations hégémoniques de l’époque dans différents Etats nations en construction d’Amérique Latine, réalisé par Martínez, Gallardo & Martínez (2002).

[12] Expression utilisée par Eric Hirsch (1995) pour rendre compte des aspects du paysages correspondant « à des moments corrélés mais contradictoires de représentation, d’expérience, de regard externe et interne. » (TORRE, 2008 : p.1138).

[13] Pour le gouverneur de Valdivia, Rafael Garcia Reyes (1868 : p.106), les causes de l’abandon des terres étaient “indépendamment [sic] des nouvelles maladies qu’a amené avec elle la conquête et qui d’ordinaire faisaient des ravages parmi la population indigène, l’abus de liqueurs et le trafic qu’ils maintiennent avec leur camarade des pampas et qu’ils aident durant les malones. Un grand nombre de nos Indiens contractent des relations avec eux et migrent avec leur famille pour s’établir parmi leurs nouveaux amis et parents, et un grand nombre reste également incité par l’appât du bétail qu’ils acquièrent par le pillage et des dangereuses excursions »

[14] Christian Martinez (1995 : p.36-37), un des rares auteurs à remarquer l’existence de toute une littérature participant à la formation de mythes sur le territoire de la Frontera qui ont permis de justifier sa colonisation, signale l’ambiguïté qui existait notamment dans les écrits de Vincente Perez Rosales. En effet, ce dernier soutenait en 1857, qu’il n’existait plus de véritables araucans puisque la majorité avait été civilisée tout en se plaignant des nombreux pillages auxquels ceux-ci se livraient tant leur esprit belliqueux était « la motivation de la guerre, du pillage, des femmes et de la boisson » (PEREZ ROSALES, 1986 : p.213). La lecture de ce type de récit nous place face à la question de l’objectivité de leurs auteurs, puisque Vincente Perez Rosales était reconnu au Chili pour être un grand promoteur de la colonisation étrangère sur l’ancien territoire mapuche.

[15] Les empresas colonizadoras ou concesiones de colonización consistaient en des contrats signés entre l’Etat chilien et des entrepreneurs qui bénéficiaient de l’obtention de terres, en échange de quoi ils devaient s’engager à y installer des colons étrangers venant d’Europe et des Etats Unis. C’est ainsi qu’entre 1900 et 1911, 203.063 hectares, soient 6,37% du territoire de l’Araucanie furent donnés à 5 entreprises de colonisation. L’article 11 de la loi du 4 août 1874 régulant ces entreprises établissait que chaque famille de colon venant d’Europe et des Etats-Unis devait recevoir un minimum de 150 hectares, auquel s’ajoutait la moitié de cette superficie pour chaque enfant majeur de 10 ans (COMISION PARLAMENTARIA DE COLONIZACION, 1912 : pp.10-13).

[16] “Carta del padre Iluminato de Génova al padre Adeodato de Bolonia”, Toltén, abril de 1887 (HAVESTADT, 1990 : p.210).

[17] Luis Otero (2006 : p.142) relate que les premières exploitations forestières, se basant sur la plantation d’arbres, remontent à 1895. Cette activité forestière s’est principalement basée sur l’exploitation du pinus radiata qui avait été introduit par erreur au Chili, par un agriculteur de Concepción en 1886.

[18] Il ne s’agissait pas seulement d’une demande en matière première de la part de pays voisins, mais cela correspondait également aux recommandations d’organismes internationaux, tels que la FAO, qui considéraient ce potentiel forestier comme un moyen de développer le pays (CAMUS, 2006 : p.347). L’Instituto Forestal (INFOR) a ainsi été créé en 1961 avec le soutien de la FAO et des Ministères de l’Agriculture et de l’Industrie. Cet institut a joué un important rôle dans la promotion de l’industrie forestière au Chili (CAMUS, 2006 : p.211).

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