ARTELOGIE IX
(JUIN 2016)
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Vivian Scheihing. « Mon paysage intérieur, c’est ma nature »

Christine Frérot

Historienne d’art et critique. Ehess

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peinture - nature - paysage intérieur - montagne - littérature - mémoire

L’artiste chilienne Vivian Scheihing, née à Valdivia en 1947, a vécu le tremblement de terre de 1960. Elle garde profondément ancrées en elle les traces de cette tragédie. La création lui permet d’évacuer et de transformer ce trauma ; elle peint, dessine et écrit sans jamais oublier que ce paysage de l’enfance est aussi celui qui préside chaque jour à la concrétisation des désirs et des hasards de son imaginaire. En entremêlant dans sa mémoire paysage intime et nature, elle nous propose une peinture qui ne décrit ni ne représente, mais offre une réflexion où s’exprime une pluralité d’émotions et d’interrogations sur les divers « paysages » du quotidien.


Pour citer l'article:

Christine Frérot - « Vivian Scheihing. « Mon paysage intérieur, c’est ma nature » », in Dossier Thématique - Image de la nation : art et nature au Chili .
(c) Artelogie, n° 3, Septembre 2012.

URL: http://cral.in2p3.fr/artelogie/spip.php?article142

Fig. 1. Virginal, acrylique sur toile, 175 x 260cm, 2003


Valdivia et la violence du souvenir

Vivian Scheihing est née à Valdivia. Port fluvial du sud du Chili, situé au confluent de deux rivières dans la Région des Fleuves, bordée par de nombreux lacs, entourée de montagnes et de volcans proches, Valdivia est souvent noyée dans l’opacité de ses interminables journées de pluie. L’artiste ressent encore la proximité de cette nature puissante, abrupte, avant-poste (civilisé) des paysages extrêmes et sauvages de la Patagonie. C’est en 1960 qu’a lieu un tremblement de terre d’une magnitude jamais égalée, suivi d’un raz-de-marée qui va ravager la ville et marquer profondément la sensibilité de la petite fille de treize ans qu’elle est alors et de l’artiste qu’elle sera plus tard. Le déchaînement des éléments, la furie de la mer et du vent, le soulèvement des vagues et de la terre, les bourrasques désordonnées qui semblent vouloir emporter à jamais ce monde auquel elle appartient et qui la rassure, vont imprimer au fond de sa mémoire intime, à la fois affective et visuelle, une accumulation d’images indélébiles. Le chaos de la nature bouleversée ne cessera de lui renvoyer des émotions et des sentiments qui vont constituer une matrice souple et changeante, nourrissant et enrichissant invariablement sa création.

Après la catastrophe, le départ de Valdivia pour Santiago sera une autre rupture, peut-être l’ouverture à la formation d’un nouveau regard. De l’immersion quotidienne dans un bain humide et violent, au face à face imposant des montagnes qui ceignent la capitale chilienne, c’est un autre paysage, une autre nature, un monde moins ample et plus resserré qui s’offrent à elle. En s’éloignant, avec sa famille, d’une ville dévastée pour casser le cycle des menaces et des peurs, l’exil intérieur va précéder un autre exil, encore plus douloureux, qui l’obligera, contre son gré, à quitter son pays en 1973. Après divers séjours dans plusieurs capitales, à la fois en Europe et aux Etats-Unis, elle s’installe en France où elle vit et travaille depuis 1981.

Vivian Scheihing n’est pas seulement peintre, elle dessine et écrit. Son œuvre, abondante, est constituée de peintures, de dessins et de carnets. Elle y poursuit l’introspection obsédante d’une nature instable qui, subtilement transcendée par un vocabulaire de formes récurrentes inspirées du réel (arbres, feuilles, montagnes, troncs, branches, ciels, cercles, sinuosités, spirales, échelles….), résiste et s’impose, malgré les remous de l’espace et du temps. Une palette stridente, ou sourde et obscure, accompagne la matérialisation de ses paysages intérieurs, forgés par ses souvenirs d’enfance à Valdivia, entre montagne et mer ; l’artiste s’interroge sans cesse sur ce temps à la fois arrêté et mobile, intimement partagé entre harmonie et chaos, tissant inconditionnellement ce lien passionnel et vital qui l’unit à son art. Sans nostalgie outrancièrement romantique, sans regrets inutilement destructeurs, elle est habitée mentalement et émotionnellement par ce pays dont le vécu mémoriel est, au fond, la vraie substance sensible de toute sa réflexion picturale. Son itinéraire personnel commence à Valdivia et il est celui d’une œuvre profondément imprégnée par ses propres errances autant imaginaires que géographiques avec, au centre de sa réflexion créatrice, la littérature et la nature.

Canticos, muerte, acrylique sur papier, 35 x 40cm, 2006


La poésie, la force des mots et le surgissement de l’image

« Acre, anaranjado

lejanas voces

en la blanquecina atmósfera

de lechos alargados

duros como la piedra

calurosos como el carbón.

El índice se hunde

en la suave seda

de un paisaje de mar

caliente y transpiroso

ritmo de sístole y diástole

burbujea en el tubo

de voces sin palabras

en la noche de fantasmas y presencias. »

(Vivian Scheihing, extrait, de la série de dessins intitulée « Cantico 10 », 2005).

Les textes, fragments de textes, phrases, citations, poèmes, aphorismes…, accompagnent la plupart du temps ses dessins, du plus petit format – dans ses très nombreux carnets qui sont comme des témoignages figurés de l’intime - aux papiers de grandes dimensions. Cette fusion entre l’image et l’écrit (images et texte se tissent ensemble) est symptomatique de son art et de la relation étroite qu’elle cultive entre la littérature et la peinture. A travers le lien qu’elle établit entre le sentir, la pensée et le geste, la matière picturale s’impose à nos sens, elle est physique et palpable ; les mots résonnent, parlent à nos émotions, stimulent ou exacerbent nos sentiments. La perception se densifie et devient totale, créant un va et vient entre l’idée, le sentiment et l’expression.

Fig.3. Paradise lost, (J. Milton) encre de chine, 21 x 15cm, (sélection) 2008


Lorsque l’on interroge Vivian Scheihing sur son rapport à la nature, c’est à la littérature qu’elle se réfère d’abord en citant, entre autres, des écrivains aussi différents que Kawabata et Murakami, Jules Verne ou Garcia Marquez, et en soulignant combien leurs univers fictionnels en relation avec la nature nourrissent son imaginaire et sa sensibilité. Mais c’est surtout la poésie - que ce soit avec Milton et le « Paradis Perdu », Dante et « La Divine Comédie » ou Rimbaud - qui lui a permis de « s’approcher de la nature ». Elle a illustré plusieurs poèmes [1], mais l’auteur dont elle se sent le plus proche c’est la nord-américaine Sylvia Plath.

L’expérience de cette lecture poétique, notamment « Dark wood, Dark water » qui fait le lien entre littérature et art, se confond pour l’artiste avec l’expérience de la vie. Grâce aux poètes, elle aborde des horizons divers, elle éprouve des sensations multiples, assez physiques. « La force des mots déclenche une émotion, des sentiments. Ça me met en état, ça me recharge intérieurement. Je travaille avec les gestes, car je suis très intuitive dans mon rapport à l’art. Tout ce qui me permet de capter le spirituel me nourrit. C’est très important pour moi de nommer les choses et la poésie me le permet » (…) »Je termine un livre et je me sens seule. Comme si j’avais cessé d’être dans un monde et que je devais entrer dans un autre » [2].

Fig. 4, Dark wood, dark water, (Sylvia Plath), encre de chine avec gouache, 21 x 30cm, 2012

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La mémoire du paysage et le paysage intérieur

« Mon paysage s’est créé quand j’étais enfant et je l’ai transformé en nature » [3].

Fig 5, Contusion (Sylvia Plath), fusain et encre de chine, 33 x 26 cm, 2004


La mémoire, c’est la matière et la matrice de toute la création de Vivian Scheihing. Mémoire lointaine ou mémoire récente, c’est le mécanisme qui met en marche son désir de « transmettre des sentiments », car « la peinture, dit-elle, c’est pour se connaître soi-même et connaître la vie ». Ce qui lui importe, ce n’est pas ce qu’elle voit de la réalité, mais plutôt ce qu’elle a accumulé intérieurement de son expérience de ces différentes réalités. Et c’est exactement à ce point de jonction entre le réel et le souvenir que la mémoire s’active. « La mémoire, c’est tout pour moi, pour ma création. Je regarde un paysage avec un lac gelé, de petites étoiles dans le ciel. Je l’intègre, je l’encadre pour qu’il résonne dans ma mémoire. Je l’absorbe et il entre en résonance avec une mémoire lointaine, enfouie et il la réveille, en la nourrissant à nouveau ».

Fig. 6, Years n0 36 (Sylvia Plath) Acrylique, encre de chine, 29 x 16 cm, 2011


En regardant attentivement l’iconographie « naturelle » de Vivian Scheihing - arbres, montagnes, eau, racines, vers, insectes…- ou en écoutant les mots qui tissent la trame sensible et conceptuelle de son discours intérieur - émotion, enfance, passé, nostalgie…-, on comprend comment l’artiste est le paysage de sa propre vie, comment ce paysage est la seule vérité de son être profond. Pourtant ce qui compte pour elle, ce n’est pas tant les éléments, pluie, vent, neige ou boue…qu’une nature excessive lui imposait dans l’enfance ; ce qui l’intéresse, « c’est le paysage qui vient après la nature ». Le paysage naturel ou la nature en soi peuvent lui être indifférents, il n’en reste pas moins que la construction de son « paysage intérieur » lui permet une indispensable distance. Il est important pour elle de saisir le temps, vivre l’instant pour faire de ces brefs apprentissages un langage codé ; « des codes pour rentrer dans un autre univers », afin que surgissent les images de sa nature.

Fig. 7. Agosto n°7, technique mixte sur papier, 50 x 36 cm, 1996


Attentive à ces petits riens que la vie égrène autour d’elle, aux changements fugaces, elle s’approprie ces moments qui déclenchent le désir de peinture : « Je ne fais pas de paysage, mais je suis dans la nature. Ce sont les détails qui m’interpellent, suscitent des images, par exemple une mare après la pluie, une pierre sur un chemin, une ombre, une lumière, un nuage, un oiseau, un arbre… ; ils réveillent en moi une sorte de paysage intérieur, ils me font rêver ». Son paysage est souvent spirale, c’est-à-dire rythme, continuité et sensualité. Mais lorsqu’elle évoque son séjour récent à Venise, elle dit que cette ville suspendue entre ciel et eau a fait surgir en elle un sentiment profond, proche d’une forme de spiritualité.

Pour Vivian Scheihing, la nature n’est pas une « modalité existentielle » qu’elle utilise comme médiation entre elle et la création. Elle est partie intégrante de sa vie intérieure. Lorsqu’on lui parle de paysage, elle répond qu’elle est un peintre « d’éléments intérieurs » et que tous ces sentiments (ou images) liés à son enfance, ont invariablement une relation avec ce qu’elle vit ou a vécu. Dans cet art où sont entremêlées et accumulées les strates d’une mémoire vive, le corps est à peine évoqué. Sa dématérialisation ne signifie pas l’absence, mais plutôt un effacement volontaire. Le véritable affrontement n’est pas seulement avec soi ou avec la prégnance du passé, mais avec la peinture.

Les artistes du Land Art font intervenir directement la nature sur leur corps ou modifient le paysage à leur manière en imprimant leur marque. Leur relation au paysage est au centre de leurs interrogations plastiques et existentielles sans toutefois, et pour certains, remettre en question leur propre identité. A l’opposé de ces postures, Vivian Scheihing retient d’infimes détails du monde naturel qu’elle fixe dans sa mémoire, comme référents sensibles et formels pour construire ou pour créer son propre « corps » pensant, sentant et agissant. Elle est la nature, elle est cet « objet perdu », elle devient le « paysage » de son enfance, de sa maturité, de son identité de femme. Le propos de l’artiste est de soumettre la nature à ses propres lois en la faisant sienne à la manière d’un héritage inaltérable, un peu comme la cubaine Ana Mendieta s’appropriait, dans une fusion charnelle, la terre et les éléments pour ne pas perdre ses origines.

« Entrer dans la montagne » et la quête de soi

« La montagne apaisante, menaçante, sombre, mais aussi nourricière, abondante, pleine. La montagne comme un chemin, comme est la vie » (Vivian Scheihing, Paris, mars 2012).

Fig. 8. Glaura, dyptique, huile sur toile,195 x 260cm,1992


Dans l’imaginaire chinois et plus spécialement taoïste, la nature est un ensemble dynamique en perpétuel devenir. Pour désigner le mot « immortel », la langue chinoise dispose d’un idéogramme composé de deux signes : « homme » et « montagne ». « Entrer dans la montagne », c’est aller à la recherche de l’immortalité. Ce qui est immortel chez Vivian Scheihing, c’est sa relation vitale à la peinture. Pour elle, la montagne n’est qu’un moyen (symbolique) dont la « représentation » est imprégnée d’un fort affect. Elle raconte qu’elle voyait une montagne de chez elle qui n’était pas la cordillère. Et elle se demandait ce qu’il y avait derrière cette montagne. Avec les années, ces montagnes sont devenues pour elles comme des symboles ou de multiples métaphores. Dans les séries les plus sombres, comme « Mi casa » de 2009 par exemple, là où la palette est très noire, il y a toujours une géométrie, des signes qui évoquent une « nature », un élément de paysage qui porte les stigmates ou les traces de ces signes qui perdurent dans sa création.

Mi casa n° 2, technique mixte sur papier, 35 x 40cm, 2009


La montagne de Vivian Scheihing est un écho silencieux, une trace, elle est présente sans être vraiment représentée. Elle est surtout un signe, une marque réitérée d’un territoire intime en perpétuel renouvellement.L’artiste s’investit au plus profond dans ce paysage en majesté, en abîme, à l’ombre de cette montagne culte. Ses paysages ont une dynamique profonde, intérieure ; ils sont comme des ouvertures ou des fermetures pour le regard où l’enracinement de la forme centrale, massive, est magique. La montagne imaginée, rêvée, métaphore aimante ou haïssable, est à la fois protectrice et menaçante. On est dans une dualité constante, pris entre le jour et la nuit. Dans l’affrontement tellurique, les entrailles de son moi. Cette peinture alors dérange, car si elle est épanouissement, elle est aussi conflit.

Construit avec des formes essentielles, primordiales, originelles…, des formes qui semblent n’avoir jamais été altérées, le « paysage intérieur » s’affirme contre le réel de la nature. L’espace de la peinture est traversé d’émotions fortes, car pour capter une atmosphère, la saisir, lui donner une structure ou la laisser insaisissable et évanescente, il y a jaillissement, surgissement, explosion, flottement, murmures. Le « paysage intérieur » peut alors être écouté. Dans cette poursuite incessante de l’instant, dans ce « paysage » artistique et culturel qu’elle met en scène, ce qui est en jeu, c’est la mise en scène artistique de sa vie. « La recherche de quelque chose d’inconnu en elle qui la motive » est essentielle pour répondre à cette éternelle et insatiable quête de soi.

Fig. 10. Parfum, tryptique, huile sur toile, 50 x 90cm, 2011


Formes et couleurs appuyées, implication gestuelle et physique, engagement du corps, fusion de sa dimension spirituelle et charnelle, le paysage n’est finalement pour Vivian Scheihing qu’un support artificiel, passager, qui ne peut rendre compte de ce qui se passe au plus profond d’elle-même. Elle admet ce décalage qui est autant une souffrance qu’un bonheur tout en sachant combien ces images sont les défis qui doivent lui permettre de transcender cette éphémère dimension illustrative ou descriptive pour se dépasser et se trouver, en dépassant les apparences. Mais il y a aussi chez Vivian Scheihing une réconciliation : celle d’une lutte constante entre son moi, la mémoire et la nature qui a pour objet final la peinture.

Fig. 11. Las tejedoras, (d’après Velasquez), polyptique, acrylique sur toile, 195 x 520cm, Arcis Chili, 2003
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info notes

[1] ’Diario sobre el Infierno ,Purgatorio y Paraiso’ d’après « La Divina Comedia » de Dante Alighieri, cahier unique (25x25cm), 33p. Paris, 1991-1992 ; « La Araucana », de Alonso de Ercilla y Zuñiga, tirage de 12 exemplaires (17x32cm) édition d’art E. Collin, 101p., Paris 1992 ; « Avia un rio » de Gustavo Mujica, tirage de 350 exemplaires (22x22cm), 50 réservés et une sérigraphie de 1 à 50, 62p. ediciones Grillom, Santiago du Chili, 2007 ; « Dark Wood, Dark Water », de Sylvia Plath, cahier unique (21x15cm), 52p. Paris 2006-2012 ; « Paradise Lost » book IV, de John Milton, cahier unique (21x15cm), 81p. Paris, janvier à novembre 2008 ; « Paisajes de la Patagonia » de Gabriela Mistral, cahier unique (12x20cm), 60p., Paris 2011.

[2] Entrevue de Vivian Scheihing avec Christine Frérot, Paris, mars 2012.

[3] Entrevue de V. S. avec C. F., idem.

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